Demain, plus de 100 millions d’électeurs américains devraient se déplacer pour voter aux élections de mi-mandat (Midterm elections) qui mettront en jeu les 435 sièges de la Chambre des Représentants (l’équivalent mutatis mutandis de l’Assemblée Nationale) élus pour deux années et de 37 Sénateurs (sur 100) élus pour 6 ans, ainsi que 37 Gouverneurs (sur 50), élus pour la plupart d’entre eux pour 4 ans. L’enjeu principal à court terme réside dans le maintien d’une majorité dans la Chambre basse et au Sénat, ce dernier détenant une minorité de blocage, qui risque de compliquer la tâche de Barack Obama dans les deux années à venir. A plus long terme, le choix des gouverneurs constitue un enjeu clé pour la prochaine élection présidentielle et pour le prochain redécoupage des circonscriptions d’ici 2012.

Ces élections pourraient revêtir un caractère historique : le Président le plus populaire de l’Histoire des États-Unis pourrait subir la pire défaite de l’Histoire de ces élections.

Barack Obama a d’ores et déjà anticipé la défaite de son camp en modifiant son Cabinet afin de la rendre plus « républicain compatible » et a reconnu dans un entretien au New York Times Magazine quelques erreurs.

Délits d’Opinion avait rencontré Pierre TOULLEC, Président de l’Association des Amis du Parti Républicain, qui juste après les résultats de l’élection présidentielle, avait annoncé les difficultés rencontrées par Barack Obama. Délits d’Opinion le rencontre à nouveau pour faire le point.

Délits d’Opinion : Le Parti Républicain semble aujourd’hui dans un rapport de force largement favorable. Comment expliquer ce retournement ?

Pierre TOULLEC : Le retournement de l’opinion Américaine était prévisible. Le Président Obama a fait campagne en 2008 sur trois discours différents. Tout d’abord lors de la Primaire contre Hillary Clinton, il s’est présenté comme le champion de la gauche la plus dure. Sur tous les sujets, il cherchait à s’apparenter aux Démocrates les plus radicaux. Ainsi il proposait des augmentations très importantes des impôts, la suppression de l’Accord de Libre-Échange Nord Américain (ALENA), la suppression partielle du droit de port d’armes. Cela lui a permis de gagner suffisamment de voix pour se créer un « momentum » (période d’une campagne électorale où un candidat reçoit plus d’attention et monte dans les sondages). En définissant Hillary Clinton comme la candidate trop modérée, presque de droite, il s’est attiré les militants les plus motivés pour gagner quelques élections clefs.

Il faut préciser que cette stratégie n’a pas permis à Barack Obama d’emporter le maximum de voix. Grâce à différents systèmes électoraux utilisés par les Démocrates pour leurs nominations à une Présidentielle, le Président actuel avait réussi à emporter plus d’élections, et de délégués, que Hillary Clinton. Pourtant, cette dernière avait reçu 176.465 voix de plus que Barack Obama lors de la primaire. Ce point est fondamental. En effet, une partie des « Hillary Democrats », s’estimant volés de leur victoire par l’actuel Président, ont fini par entièrement rejeter leur parti après avoir vu le Président à l’œuvre. Certains sont devenus indépendants, d’autres ont aujourd’hui rejoint les franges modérées du Parti Républicain.

A la suite de sa victoire à la Primaire, le nominé Démocrate a entièrement changé son discours. Il n’était ainsi plus le candidat de gauche radicale qu’il affirmait être. Son discours devenait modéré, et il reprenait les accents qu’il avait tenu en 2004 comme quoi il souhaitait voir un travail commun entre la gauche et la droite. C’est cette image qui lui a permis de vendre sa campagne et de le faire élire.

Pourtant à côté de cela, son programme de gauche dure était toujours présent. Son discours et son programme se contredisaient même dans le ton. Les conséquences ont été celles que nous observons aujourd’hui. La mise en place de son programme a créé un rejet massif dans l’opinion Américaine. Plusieurs exemples me viennent à l’esprit. La fermeture de Guantanamo était dans son programme. Or, les deux-tiers des Américains s’y opposaient.1 Il affirmait sa volonté de réaliser une réforme du système de santé Américain dans un radicalisme de gauche très poussé. Les Américains le refusent aussi en masse (seuls 40% sont en accord avec cette réforme).2 Or ces deux points étaient parmi les plus importants de son programme.

C’est cela le gros problème de Barack Obama. Il a très bien compris ce que souhaitent les Américains. C’est pour cela que son discours de campagne était modéré. Derrière, il souhaitait mettre en place un système économique socialiste, pas à pas, persuadé que ses concitoyens y deviendraient favorables une fois qu’ils en auraient vu les conséquences. La réalité est que l’inverse s’est réalisé. C’est donc le radicalisme de gauche et la duperie du Président et de sa majorité qui ont créé un rejet total, et qui explique le rapport de forces favorable aux Républicains.

Délits d’Opinion : Quels sont les principaux débats de cette élection ? Est-ce notamment un vote pro ou anti-Obama ?

 

Pierre TOULLEC : La personne du Président Obama est effectivement un sujet de campagne. De nombreux Démocrates portent leur discours sur le fait qu’ils se sont de nombreuses fois opposés au Président et à ses alliés. La gauche modérée et la droite sont aujourd’hui coalisés contre l’occupant de la Maison Blanche. Dans de nombreux districts, le vainqueur sera celui qui aura prouvé qu’il sera le meilleur opposant au Président.

Mais le vrai sujet est surtout l’économie. Les Américains ont compris que les politiques mises en place depuis deux ans ont brisé l’espoir d’un retour rapide d’une croissance forte. Avec les différents plans de « relance », de sauvetages d’entreprises non rentables (au détriment donc des entreprises rentables), et les promesses d’augmentation des prélèvements obligatoires à venir (pour début 2011), l’économie n’est pas repartie. Sans compter bien entendu la dette Américaine sans précédent qui effraie les banques (en deux années, l’administration Obama a augmenté la dette d’autant que l’administration Bush en huit ans !).

Aujourd’hui, les analystes les plus sérieux estiment que sans une politique de diminution massive des dépenses et de nouvelles « tax cuts » (diminution des impôts sur tous les Américains), la confiance ne reviendra pas. Si les démocrates restent au pouvoir, l’économie Américaine restera bloqué dans des chiffres de croissances autour de 2%, avec un taux de chômage constant autour de 10%. Ce serait un grave problème pour les États-Unis, mais aussi pour l’Europe. Si l’économie Américaine ne décolle pas, la nôtre non plus. Certes la croissance reviendra forcément, mais à des taux bien plus faibles que ce que nous avons connu avant. En dehors de la personne d’Obama, c’est cela le principal sujet de cette campagne 2010.

Délits d’Opinion : Obama était le président américain le plus populaire de l’Histoire. Aujourd’hui il peine à obtenir des taux de satisfaction équivalents à ceux d’insatisfaction. Comment expliquer une telle chute ?

Pierre TOULLEC : Pour être exact, c’est une erreur commune que de considérer que le Président Obama fut le plus populaire de l’histoire, car nombre de médias français affirment cela. En réalité, ce titre est tenu par George W Bush, avec 92 % d’Américains qui ont soutenu sa mise en place du Patriot Act et l’intervention en Afghanistan. Par la suite, le Président Bush est resté au-dessus de 50 % d’opinions positives jusque juillet 2005.

Il est cependant certain que la chute de popularité de Barack Obama est impressionnante. Sa Présidence a commencé avec 61% d’opinions favorables. Aujourd’hui, seuls 45% sont satisfaits de son travail.

Cette chute s’explique en grande partie par ses tromperies et son double langage dont nous avons parlé dans votre première question. D’autres facteurs entrent aussi en ligne de compte.

En politique interne, le comportement de Barack Obama est considéré comme indigne d’un Président. Et la comparaison est faite par les électeurs avec la Présidence Bush. En effet, après deux années à la Maison Blanche, l’administration actuelle ne cesse d’affirmer que chaque problème qu’elle rencontre (Afghanistan, économie, crise sociale, colère des citoyens) est la faute de l’administration précédente. Ceci est faux. Mais surtout, lorsque le Président Bush est entré en fonction, il a lui-même hérité de l’administration Clinton une forte crise économique. De plus, les non-réponses de cette même administration aux différents attentats des années 1990 (dont celui du World Trade Center de 1993) sont considérées comme les raisons qui ont conduit aux attentats du 11 septembre. Pourtant, à aucun moment le Président Bush n’a blâmé l’administration Clinton pour la crise ou les attentats. Il a pris les choses en main, et réglé les problèmes. Cette comparaison diminue fortement l’image du Président Obama, qui n’a toujours pas accepté de reconnaître qu’après deux années de pouvoir, il est responsable de ce qui se passe aux États-Unis.

Sa politique étrangère est aussi en cause. Son comportement lors de l’année 2009 fut considérée comme scandaleuse. Au cours de cette année, il a fait le tour de nombreux pays, notamment des ennemis des États-Unis (exemple du Vénézuela) pour présenter des excuses pour le comportement de l’administration Bush ! Ceci n’a pas été toléré.

Enfin, les conséquences de sa politique de discussion avec nos ennemis ont conduit à un échec de tout ce que George W Bush avait entamé. L’Iran a accéléré son programme de développement nucléaire. La Corée du Nord, qui avait accepté des compromis et de négocier suite au discours très dur des États-Unis jusque 2008, ont recommencé à développer leur armement nucléaire et sont allés jusqu’à torpiller un navire Sud Coréen ! Enfin, le Vénézuela a affirmé vouloir suivre un programme nucléaire similaire à celui de l’Iran. Ces échecs sont vus comme un manque de leadership aux États-Unis.

Les conséquences en sont l’impopularité actuelle du Président Obama.

Délits d’Opinion : Les principales mesures passées par l’administration Obama ont été largement critiquées pour leur manque d’ambition dans le camp des Démocrates : Obama paye-t-il sa relative incapacité à réformer le pays ?

Pierre TOULLEC : Certes la gauche la plus dure critique le Président Obama pour ne pas être allé assez loin. Cependant, il me semble plus que c’est par crainte de perdre le pouvoir que par un réel ressentiment anti-Obama. La gauche la plus dure espérait conserver le pouvoir pendant quatre ans et ainsi voir leurs élus changer radicalement les États-Unis. Ils voient aujourd’hui qu’ils sont sur le point d’échouer. Les Américains refusent ces réformes et la gauche modérée et la droite sont alliées contre l’administration Obama.

Du coup, afin de sauver leur dialectique et leur capacité à « vendre » leur message dans le futur, ils changent entièrement leur discours en affirmant que si le Président Obama est sur le point de perdre sa majorité, c’est parce qu’il n’est toujours pas assez à gauche.

La vérité est surtout que ce discours a commencé à sortir lorsque certains sondages ont donné les Républicains gagnants. En fait, il ne font que revenir à leur stratégie habituelle de blâmer leur propre camp pour ne pas avoir été assez radical lorsqu’ils sont sur le point de perdre. Cela a été fait sous le Président Carter en 1980. Cela a été fait sous le Président Clinton en 1994 et 1996.

Contrairement à ce que ces membres de la gauche dure veulent faire croire, son impopularité vient du fait qu’il a justement tenté de faire passer des réformes qui organisaient point par point la mise en place d’une économie socialiste à l’Européenne. Nous avons déjà assez de mal à nous en débarrasser. Les Américains le voient, et voient les conséquences du socialisme en Europe. C’est pour cela qu’ils rejettent les réformes du Président Obama.

Délits d’Opinion : Pouvez-vous nous présenter le mouvement Tea Party, présenté comme ultra conservateur et son influence dans l’électorat ?

Pierre TOULLEC : Certes les TEA Parties sont présentés comme « ultra-conservateurs » en France. Pourtant ce n’est en rien le cas. Leur principe est de reprendre les bases des TEA Parties de 1773, deux ans et demi avant l’indépendance Américaine. A l’époque les TEA (« Taxed Enough Already ») Parties protestaient (en gros) contre les fortes taxations que la Grande-Bretagne leur imposait pour rembourser ses dettes héritées de la guerre de sept ans (1756 – 1762).

Le principe de ces TEA Parties modernes est le même. Ce mouvement est composé de contribuables qui refusent d’être taxés plus, et qui refusent de voir les dépenses de l’État Fédéral augmenter au risque de briser l’économie Américaine. Leur message est celui là, et celui là uniquement.

A l’intérieur de ce mouvement, d’autres idées peuvent être évoquées, mais dans ce cas les membres de TEA Parties peuvent avoir de véritables différences d’opinions. Ce qui les soude, de la gauche modérée jusqu’à la droite la plus conservatrice, est ce message de réclamer moins de taxes, moins d’impôts et moins de dépenses.

Avec 34% des Américains qui se réclament des TEA Parties, il est certain que tous types d’idées annexes peuvent être présentes. Cependant, certains médias Français n’hésitent pas à chercher certaines personnes particulières, ou ayant des idées qui n’ont rien à voir avec le message fiscal et affirment que ces gens représentent les TEA parties. Non, les TEA Parties sont des mouvements spontanés de citoyens qui refusent de payer plus d’impôts, qui viennent en majorité de la classe moyenne, et qui représentent l’ensemble de la droite et une partie de la gauche.

De part leur nombre et leur pluralité d’idées, leur influence est effectivement très forte. Un grand nombre de candidats Républicains ont été désigné lors des primaire parce qu’ils étaient désignés ou soutenus par les TEA parties. Et aujourd’hui, ces mouvements font campagne dans tous les États pour soutenir leurs favoris et assurer l’arrivée d’un nouveau type de Républicains, plus fidèles aux règles de bonne gestion fiscale, au sein du Congrès Américain.

Propos recueillis par Olivier.