Southern primaries with yankees

Le "Sud" des Etats-Unis dans la primaire Républicaine

 

Ce soir, trois nouveaux Etats se prononceront au sein de la primaire Républicaine pour l’élection présidentielle de 2012 : le Mississippi, l’Alabama et Hawaï. Cependant, Hawaï étant peu peuplé et réalisant un Caucus, tous les regards se tournent aujourd’hui vers le cœur de « Dixie ».

L’Alabama et le Mississippi sont en effet deux Etats venant de ce que l’on appelle le « Deep South » (Sud Profond). Le « Sud » (en orange sur la carte ci-dessus) représente un cas à part au sein des Etats-Unis. Il est traditionnellement reconnu que la culture au sein de ces Etats est différente du reste du pays. Si les citoyens de ces Etats se considèrent effectivement comme étant « Américains », au sein des Etats-Unis ils se considèrent comme étant de culture « Dixie ». Ces territoires « Dixie » sont traditionnellement opposés aux « Yankees » du Nord-Est (en bleu sur la carte ci-dessus).

La division entre ces deux cultures n’est pas symbolique : elle s’est constituée au cours des siècles précédant la Révolution Américaine. A la fin du XVIIIème siècle, cette division est devenue politique, avec une opposition philosophique importante entre le « Nord » (aujourd’hui le « Nord-Est ») et le « Sud ». Dès l’élection Présidentielle de 1796, le « Nord » et le « Sud » se sont affrontés à travers les candidatures de Thomas Jefferson (Parti  Démocrate-Républicain) et John Adams (Parti Fédéraliste).

Le premier, ex-gouverneur de la Virginie, représentait la philosophie du « Sud » : un Etat Fédéral faible face à des Etats locaux forts, avec les Etats locaux garantissant la liberté des individus et l’Etat Fédéral présent uniquement pour unifier les Etats membres de l’Union.

John Adams à l’inverse représentait principalement la philosophie du Nord et du Parti Fédéraliste : développer un gouvernement Fédéral fort, avec des lois « nationales » et l’unité du pays autour d’un Président fort et des Etats faibles, avec la défense des individus à travers le pouvoir de Washington.

NB : ce duel a été réalisé à trois reprises entre ces deux partis, en 1796, 1800 et 1804 (avec Charles Pinckney comme candidat du Parti Fédéraliste en 1804). Thomas Jefferson a perdu la première élection et gagné les deux suivantes, conduisant à la disparition du Parti Fédéraliste. Cependant, ce duel politique entre le Nord et le Sud a continué tout au long de la première moitié du XIXème siècle jusqu’à « l’apogée » de cette division avec la Guerre de Sécession. A la suite de cette guerre, la ruine du Sud ravagé par le conflit et l’émigration de centaines de milliers d’habitants du Nord et du Sud vers le « Far Ouest », créant de nouveaux Etats, a modifié la balance du pouvoir. Depuis le début du XXème siècle, ni le Nord-Est « Yankee » ni le Sud « Dixie » n’est en mesure de gagner « seul » une élection nationale (pour le Congrès Fédéral ou pour la Présidentielle). Pour cette raison, aujourd’hui les tensions politiques entre « Yankee » et « Dixie » sont aujourd’hui bien moins fortes que par le passé.

Pour simplifier, et bien que nombre de sujets ont entièrement changé depuis cette époque, les différences culturelles et idéologiques restent fortes. Le « Sud » et le « Nord » restent globalement deux entités politiques cohérentes qui restent soudées et votent globalement de la même manière (Le Nord-Est a voté en 2000 et 2004 contre le Président Bush tandis que le Sud a voté pour ce Président ces deux années). Le « Sud » représente aussi le groupe d’Etat philosophiquement proche pesant le plus lourd dans la politique Américaine : 42% de la population Américaine vit dans le « Sud » !

Le poids du Sud : 42% de la population Américaine y vit !

Toutes ces précisions sont d’une grande importance pour les deux primaires de ce soir : le Mississippi et l’Alabama. En 2008 lors de la primaire Républicaine, Mitt Romney, originaire d’un Etat considéré comme une caricature de la culture « Yankee » (le Massuchusetts), fut dans l’incapacité de gagner un seul Etat du Sud malgré son statut de candidat conservateur (le Sud fut à l’époque divisé entre John McCain (11 Etats) et Mike Huckabee (6 Etats)). L’une des plus importantes critiques à l’encontre de Mitt Romney lors de la primaire de cette année est qu’il ne parvient pas à recueillir les voix des électeurs les plus conservateurs, des électeurs qu’il ne peut pas ne pas gagner s’il espère vaincre le Président Obama. Or, si le Sud est certainement toujours la partie la plus conservatrice des Etats-Unis, l’Alabama et le Mississippi sont certainement eux-mêmes les Etats du Sud les plus conservateurs.

A ce jour, sept Etats se sont déjà prononcés dans la primaire Républicain. Rick Santorum en a remporté trois (Oklahoma, Missouri et Tennessee), Mitt Romney deux (Virginie et Floride) et Newt Gingrich deux (Caroline du Sud et Géorgie, son Etat d’origine). Mitt Romney est arrivé second dans chacun des Etats qu’il n’est pas parvenu à gagner. De son côté, à la suite de ses nombreuses défaites, Newt Gingrich s’est lancé dans une « conquête » du Sud pour relancer se campagne. Son pari est de parvenir à gagner les deux Etats ce soir et enchainer dans les prochaines semaines avec des victoires dans les six Etats du Sud qui resteront dans les prochaines semaines, afin d’avoir un réel poids lors de la convention Républicaine de Tampa (Floride) fin août 2012. Enfin, Rick Santorum se présente comme le candidat le plus conservateur. Gagner les deux primaires de deux Etats particulièrement conservateurs semble pour lui une nécessité.

Qu’attendre des résultats de cette nuit ?

 

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Mitt Romney

Mitt Romney est pour la première fois dans une situation assez confortable ce soir. Les sondages donnent les trois candidats au coude à coude pour les deux Etats. Or, en tant que « Yankee » et conservateur modéré, tout donne Mitt Romney perdant ce soir. Le simple fait qu’il soit aussi proche dans les sondages est pour lui une victoire. Quoi qu’il arrive ce soir, il ne peut pas vivre de sérieuse défaite.

Trois possibilités pour lui :

1)      Le gouverneur Romney ne remporte aucun Etat : il s’agit de ce à quoi tout le monde s’attend, malgré sa proximité avec ses adversaires dans les sondages. S’il perd l’Alabama et le Mississippi, il restera avec une forte avance dans les délégués et pourra dire que ce n’est pas surprenant. Il confirmera ses difficultés avec l’électorat le plus conservateur, mais confirmera en même temps son statut de candidat modéré.

2)      Mitt Romney remporte un Etat : il sera le vainqueur de la nuit. Il n’est pas censé avoir les moyens idéologiques et programmatiques pour gagner ces primaires. Une victoire le rendra toujours plus éligible, lui donnant la capacité de dire que les plus conservateurs aussi peuvent voter pour lui.

3)      Mitt Romney remporte les deux Etats : il sera le vainqueur de la primaire. L’argument conservateur de Rick Santorum et Newt Gingrich disparaitrait, et Romney serait en mesure de dire que toutes les parties du pays et tous les électeurs de droite, du centre aux plus conservateurs, se rangent derrière sa candidature. Enfin, il sera en mesure de dire qu’il est le candidat à avoir amassé le plus de victoires dans le Sud (avec quatre victoires) alors que plus de la moitié des Etats du Sud se seront prononcés.

 

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Newt Gingrich

M. Gingrich doit démontrer cette nuit la viabilité de sa stratégie du Sud. Bien qu’il ait déjà affirmé qu’il n’abandonnerait pas la course même s’il ne parvient pas à gagner ce soir, sa candidature sera – définitivement – finie.

1) Newt Gingrich parvient à remporter les deux Etats : sa candidature aura une chance d’être partiellement relancée. Il sera en mesure de chercher à gagner chacun des Etats du Sud restant en se présentant comme le candidat du « Sud » (au cours des six premiers mois de la campagne, les politiques du Sud ont passé un long moment à trouver un candidat fort qui pourrait représenter le « Sud » et gagner dans le même temps suffisamment d’Etats à l’extérieur pour donner au Parti Républicain un nouveau candidat issu du Sud. Rick Perry et Herman Cain étaient vus comme les potentiels candidats du Sud, mais Newt Gingrich n’est, jusqu’ici, pas parvenu à s’imposer comme cela).

2) Newt Gingrich ne parvient à gagner qu’un seul Etat, et Mitt Romney gagne l’autre : Newt Gingrich pourra espérer clamer qu’il est désormais la figure montante pour s’opposer à Mitt Romney. Cependant, il ne possède toujours pas de campagne nationale et ne pourra lutter ni contre Rick Santorum ni contre Mitt Romney dans les semaines à venir. Dans ce cas, le vote des Etats du Sud sera plus divisé que jamais, avec trois victoires chacun pour Rick Santorum, Newt Gingrich et Mitt Romney.

3) Newt Gingrich et Rick Santorum gagnent chacun un Etat : plus que jamais les deux candidats seront vus comme divisant le vote conservateur. Dans une telle situation, les appels pour demander à Newt Gingrich d’abandonner la course seront plus forts que jamais. Surtout, Rick Santorum sera en mesure de réclamer le statut de « candidat du Sud » avec quatre victoires malgré ses origines « Yankee » (Rick Santorum est originaire de Pennsylvanie, et conserve une maison dans cet Etat bien qu’il se soit installé depuis 2007 dans la banlieue de Washington DC en Virginie.

4) Newt Gingrich ne parvient pas à gagner d’Etat : sa campagne sera alors finie. Il a affirmé ne pas compter abandonner la course s’il perdait les deux primaires de cette nuit, mais plus que jamais il sera vu comme trop faible pour pouvoir unir un électorat du Sud qui se détourneront probablement vers Mitt Romney ou Rick Santorum.

 

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Rick Santorum

Rick Santorum joue une carte importante cette nuit. Il doit parvenir à confirmer son statut de « candidat conservateur » dans cette course en récupérant les voix d’un maximum d’électeurs de l’Alabama et du Mississippi.

1)      Rick Santorum parvient à remporter deux Etats : de facto la course serait désormais entre deux hommes : lui-même et Mitt Romney. Newt Gingrich n’aurait plus la force pour se placer comme le candidat conservateur, avec Rick Santorum ayant désormais remporté cinq Etats du Sud, contre deux chacun pour ses deux principaux adversaires. Ces victoires lui donneraient la force de pouvoir pousser dans les prochains Etats stratégiques du Sud, la Louisiane, la Caroline du Nord, et l’un des plus gros prix de cette primaire : le Texas.

2)      Rick Santorum et Newt Gingrich gagnent chacun un Etat : nous l’avons abordé pour Newt Gingrich, cela sera une nouvelle preuve de la division du vote conservateur entre ces deux candidats aux yeux des commentateurs et des électeurs. La pression sera plus que jamais sur Newt Gingrich pour qu’il abandonne la course. Cela pourrait cependant aussi imposer à Rick Santorum un changement de stratégie. Son incapacité à unifier le vote conservateur pourrait être causée principalement par Newt Gingrich. Rick Santorum pourrait alors tourner son énergie contre Newt Gingrich pour l’achever une bonne fois pour toute au cours des prochaines primaires.

3)      Rick Santorum et Mitt Romney gagnent chacun un Etat : cela serait une bonne nouvelle pour Rick Santorum. Définitivement, la course serait vue comme un duel entre deux hommes, Newt Gingrich étant désormais trop loin pour espérer l’emporter. Rick Santorum pourrait alors additionner à sa stratégie de conquête du « midwest » une stratégie centrée sur les six Etats restants dans le Sud, et relancer la course avec la perspective d’une solide victoire au Texas.

4)      Rick Santorum ne gagne aucun Etat : tout sera alors à refaire pour lui. Si Newt Gingrich gagne les deux Etats, la course sera désormais entre eux deux pour parvenir à faire l’unité au sein du mouvement conservateur. Or, les semaines passent et les Etats restants diminuent. Si Mitt Romney ne parvient pas à atteindre le compte de 1144 délégués, son souhait sera de voir Rick Santorum et Newt Gingrich avec le même nombre de délégués, parfaitement divisés. Or, plus le temps passe, plus il semble que la stratégie de Newt Gingrich puisse les mener à cela.

Si Mitt Romney gagne les deux Etats, alors Rick Santorum aura perdu tout espoir de relancer une dynamique « anti-Romney », et ses prochaines semaines de résistance ressembleront à celles de Ron Paul et Mike Huckabee en 2008 contre John McCain : une campagne pour le principe plutôt qu’avec l’espoir de l’emporter.

 

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Ron Paul

Je n’ai pas du tout parlé de Ron Paul pour le moment. La raison est que je pense qu’il n’aura aucun impact ce soir au Mississippi et en Alabama. Il pourrait gagner à Hawaï (il est le seul à avoir réellement lancé un embryon de campagne) mais rien n’est sûr face au triplé de tête continuellement présents dans les médias en ce moment. Dans les deux Etats de Dixie Land, il tournera probablement aux alentours de 10 à 12% des voix, sans plus.

La chose qui m’a le plus surpris dans cette campagne est l’absence totale de Ron Paul dans le Sud. Il est devenu (à la suite du retrait de Rick Perry) le candidat du Sud par excellence. Il possède le discours qui plait et rassemble dans l’ensemble de ces Etats. Son discours strictement constitutionnaliste est globalement celui prôné par une majorité d’Etats du Sud en 1861 lorsqu’ils ont déclaré leurs indépendances de l’Union. Et son discours Libertarien (Libéral au sens Européen du terme) en économie et très conservateurs sur les valeurs auraient pu le porter haut dans les sondages.

Il est vrai que la stratégie de Ron Paul était claire, et basée sur celle du Président Obama en 2008 au cours de la primaire Démocrate contre Hillary Clinton : gagner les « Caucus States » pour faire monter sa popularité et ses ressources. Cependant, sa stratégie s’est retournée contre lui, et à ce jour Ron Paul reste à zéro victoire.

Pierre Toullec

Tous les résultats de l’Alabama, du Mississippi et de Hawaï sur le GOP France au cours de la nuit de mardi à mercredi.